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11 novembre à Crest : un vibrant hommage

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Discours de Jean-Paul Denay, vice-président de la Commission d’entente des anciens combattants de Crest et président de l’Amicale Parachutistes Drôme-Ardèche, prononcé le 11 novembre 2021 au Monument aux Morts de Crest à l’occasion de la cérémonie commémorative de l’Armistice de 1918 :

11 Novembre 1918, 11 heures.
Voilà c’est fini.
Il y a quelques minutes à peine, à 11 heures moins 10, des hommes sont tombés, fauchés par une dernière rafale, par une dernière balle, par un dernier obus. Destin.
L’affligeante banalité de la sonnerie de clairon que vous venez d’entendre, de celle qui appelle à la soupe ou à la corvée dans la cour morne d’une garnison quelconque met fin à 1561 jours d’un conflit qui aura fait 20 millions de morts et 21 millions de blessés. Du moins recensés, car les pertes de certains pays, la Russie, l’empire Ottoman entre autres, n’ont jamais pu être dénombrées véritablement.
Tout ça pourquoi ?
Pour rien.
Pour rien, pour l’Autriche fautrice de cette guerre qui entraîna l’Europe dans un jeu de domino sanglant. De par la volonté de son empereur François Joseph ; vous savez le mari de Sissi la belle impératrice qui fit rêver tant de jeunes filles de ma génération, si brillamment incarnée par Romy Schneider au cinéma.
Mû par la volonté de venger l’assassinat de son fils héritier à Sarajevo mais surtout de restaurer l’autorité sur l’empire Austro-Hongrois vacillant, il fit assaillir ce petit pays qui bien que rebelle ne fût pour rien dans cet assassinat. Bilan pour son empire : 1600 000 morts, 4 000 000 de blessés.
Pour rien, pour l’empire Allemand qui assaillira la France au prétexte de se prémunir contre les effets de son alliance avec la Russie, en réalité pour accomplir un plan d’invasion muri depuis une décennie en vue d’asseoir son hégémonie sur l’Europe. Bilan : 2 000 000 morts, 4 250 000 blessés.
L’empereur d’Allemagne Guillaume II qui sera contraint d’abdiquer, passera une retraite tranquille, exilé aux Pays-Bas. Jusqu’à sa mort en 1942.
Interrogé par des journalistes sur sa responsabilité, il se contentera de dire : « Das wollte ich nicht » (« Je n’ai pas voulu ça »).
La république de Weimar lui remboursera une partie importante de sa fortune confisquée, lui allouera une retraite confortable, des milliers d’hectares de terre. Il ne sera jamais jugé, malgré les crimes de guerre commis par l’armée allemande en Belgique notamment, préfiguration de la seconde guerre mondiale, les Pays-Bas ayant toujours refusé de l’extrader. La solidarité des familles aristocratiques jouant à plein.
Pourquoi ?
Pour la France agressée. Pour la Patrie. Bilan : 1 697 000 morts, 4 266 000 blessés.
Pour les puissances alliées venues à son secours. Pour la Liberté. Bilan : 3 000 000 de morts.

Piètre consolation, le conflit aura fait disparaître le pouvoir des dynasties régnantes, toutes plus ou moins apparentées, celles-là même qui s’étaient refusées aux lumières de la Révolution française, qui s’étaient liguées contre la France révolutionnaire et que nous avions défaits à Valmy le 20 Septembre 1792.

Le jeu des alliances entre les nations qui a présidé au conflit a fait dire à certains historiens et géostratèges contemporains d’aujourd’hui qu’elles y furent entrainées par inadvertances.
Par inadvertance…
Le progrès des techniques mis en œuvre pendant le conflit, le moteur à explosion, l’aviation, la chimie avec les gaz, les chemins de fer ont permis que cette guerre se transforme en hécatombe.
Non ce n’était pas la der des der, c’était la première des der.
La suite vous la connaissez. La crise économique de l’entre-deux guerres, les discours démagogiques de haine incitant à la vengeance constitueront le bouillon de culture des germes de la deuxième des der. L’Espagne sera le laboratoire dans les éprouvettes duquel on mettra au point les outils de la tuerie à venir.
Voilà pour l’Histoire avec un H majuscule.

L’Histoire mourrait et n’aurait aucune raison d’être si elle n’était perpétuée par la mémoire.
Oh bien sûr, la bataille de la Somme, la Marne, Verdun, les offensives Nivel, Foch, Joffre, Guynemer, Clemenceau sont des noms qui résonnent en nous.
Albert, François, André, Marius, Hyacinthe, Aimé, Samuel, Joseph, Raoul… cela vous parle-il ?
C’est l’histoire avec un h minuscule dont il s’agit.
Leurs noms sont gravés derrière moi sur le monument que vous regardez en ce moment.
Moi par contre, derrière vous, je vois une école. Une de ces écoles comme il y a encore tant sur nos territoires, garçons d’un côté, filles de l’autre.
Alors je ferme les yeux et je me remémore ces photos d’époque en noir et blanc, où l’on voit des Marius, des Joseph, des François, des André, sagement assis derrière leurs pupitres en culotte courte, ceints de la blouse grise des écoliers de l’époque, le regard fervent rivé sur leur instituteur qui leur enseigne le calcul, la grammaire, l’orthographe, la géographie, l’histoire et les valeurs de la république. J’entends leurs rires qui jaillissent de la cour de récréation.

Chaire à canons
Ils sont devenus agriculteurs, mécaniciens, comptables, chefs de gare, cuisiniers, dessinateurs…
Chaire à canons
Je les vois quelques années plus tard. Tassés au fond des tranchées, au tréfonds de l’enfer loin des leurs. Je vous fais grâce de la promiscuité, de la boue, de la saleté tant ces images pourtant si insoutenables sont devenues tellement banales à nos yeux. Sans doute le seraient-elles moins si nous les avions vécues nous-même.
« Ah Dieu ! que la guerre est jolie avec ses chants, ses longs loisirs ». ironisera Guillaume Apollinaire.
Je vois nos drômois qui après avoir connu l’indicible partent pour une rare permission.
Rappelez-vous, à cette époque, toutes les grandes lignes de chemin de fer aboutissaient à Paris, il fallait obligatoirement passer par la capitale, changer de gare.
Alors ils traverseront Paris qui leur paraitra si loin de la guerre, ville apparemment presque insouciante. Puis le moment venu, il faudra après un trop court séjour s’arracher aux être aimés, retraverser Paris rejoindre le front.
Les plus ironiques diront en retrouvant leur copain « Pourvu que les civils tiennent » puis ce sera à nouveau la crasse, la boue, les poux, les rats, l’ennui, la peur.
Soyons justes, les civils ce n’était pas que Paris. L’arrière, c’était surtout les femmes, les épouses, les mères ; sans elles, nous n’aurions pas pu gagner la guerre. Rendons leur hommage aujourd’hui aussi.
Et puis un matin, à la nuit finissante ce sera une fois encore l’attente anxieuse au fond de la tranchée, avant le bond en avant, les tripes nouées.
Le lieutenant scrute fiévreusement son chronomètre. Fusée éclairante, coup de sifflet, cris, franchir le parapet, courir sous les balles des mitrailleuses, avancer, être plaqué au sol la respiration coupée par le souffle des explosions ou soulevé par un geyser de terre provoqué par une bombe, se retrouver au fonds d’un trou d’obus puant la charogne parmi des corps à moitié enterrés, avancer, avancer, sauter dans la tranchée ennemie, un boche en face de moi, je l’embroche avec ma baïonnette, une langue de feu dans mon dos, douleur fulgurante, plus rien, plus rien. C’est fini.
Je m’appelais Albert, François, André, Marius, mon nom est gravé sur le monument que vous regardez.

Non, intellectuels de salon, je ne suis pas mort par inadvertance.
Je suis mort pour mon pays, la France moi le paysan je suis tombé au champ d’honneur.
Si vous voulez honorer ma mémoire aujourd’hui, je vous le demande avec force :
N’acceptez jamais que le temps dégrade la pierre sur laquelle est gravée mon nom.
N’acceptez jamais que l’oubli recouvre mon sacrifice, je suis mort pour vous.
À l’heure de l’épreuve car vous en rencontrerez, souvenez-vous de moi, n’oubliez pas que la France est une grande nation, soyez en digne.
Je suis mort pour vous, je m’appelais Albert, François, André, Marius.
Je suis mort pour que vive la France.

Pour que vivent en nous tous ceux dont les noms sont inscrits sur cette pierre et pour ceux que l’on n’a jamais retrouvés.
Vive la France,
Vive la république.